Fiche Matière

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COMPRENDRE LA COLONISATION BELGE AU CONGO


Entre mission civilisatrice et entreprise de domination

COLONISATION BELGE AU CONGO

Derrière les récits glorifiés d’une prétendue mission civilisatrice, la colonisation belge au Congo révèle une réalité brutale : exploitation, pillage, répression et déshumanisation.

Tandis que certains continuent de vanter les « bienfaits » de cette entreprise impériale, les voix critiques dénoncent un système fondé sur l’avidité et la domination, dont les séquelles nourrissent encore aujourd’hui les revendications de justice.

Malgré quelques gestes symboliques, comme les regrets exprimés par le roi Philippe, la Belgique peine à reconnaître pleinement ses responsabilités historiques. Au cœur de ce passé contesté, la figure de Léopold II incarne une colonisation prétendue humanisme, mais plutôt motivée par la soif de pouvoir et de profit.

Les buts, ses bilans et les conséquences de la colonisation belge au Congo ont toujours été au cœur de débats passionnés, opposant de manière irréconciliable les partisans et les détracteurs de cette entreprise coloniale.

Pour les uns, la colonisation, bien qu’imparfaite car menée par des hommes faillibles, aurait été une œuvre humanitaire visant à apporter le progrès social, matériel et moral à des peuples perçus comme primitifs et en retard de civilisation. Cette vision, cependant, faisait abstraction du fait que ces sociétés possédaient déjà leurs propres civilisations, avec des structures sociales et culturelles distinctes, évoluant selon leur propre rythme. Dans ce contexte, les apologistes de la colonisation développent des discours empreints d’héroïsme, de nostalgie et de bilans positifs, soigneusement enveloppés de tabous et de silences sur les aspects sombres susceptibles de ternir leur récit qu’ils veulent glorieux. Ils mettent en avant les prétendus bienfaits de la colonisation tout en occultant les violences, les abus et les spoliations qui ont marqué cette période.

À l’opposé, d’autres considèrent la colonisation comme une entreprise de conquête, fondée sur la domination et l’exploitation au profit du colonisateur. Elle s’est traduite par l’imposition de travaux forcés, le pillage systématique des ressources naturelles, et des répressions brutales qui ont suscité révoltes et résistances. Pour ces critiques, la colonisation fut un processus de prédation, de déculturation et de dépersonnalisation, dont les séquelles continuent de nourrir les revendications de pardon et de réparation pour les crimes commis au nom du prestige, de la prospérité et de l’ordre impérial.

Ces critiques ont contribué à raviver les débats contemporains sur la mémoire coloniale et les responsabilités historiques, poussant certains dirigeants à reconnaître publiquement les torts du passé.

Dans une lettre adressée 2000 au président congolais Félix Tshisekedi, le roi Philippe a exprimé ses « plus profonds regrets pour les blessures » infligées durant la période coloniale. Lors de sa visite officielle en 2022, il a qualifié le régime colonial belge d’« exploitation » et de « domination », réitérant ainsi ses regrets. Ce geste, salué par certains, demeure insuffisant pour d’autres, qui attendent de la Belgique des excuses officielles.

La même année, une commission parlementaire spéciale a été mise en place pour examiner l’histoire de l’État indépendant du Congo (1885-1908), le passé colonial de la Belgique au Congo (1908-1960), ainsi qu’au Rwanda et au Burundi (1919-1962), en évaluant ses conséquences et les mesures à envisager. Bien qu’un rapport ait été remis par les experts, celui-ci n’a toujours pas été soumis au vote du Parlement.

À ce jour, la Belgique ne semble pas prête à assumer pleinement son passé colonial au Congo, ni à présenter des excuses formelles. Ce refus d’assumer pleinement le passé colonial renvoie inévitablement à ses origines et à ceux qui l’ont initié.

Au centre de cette entreprise coloniale, aujourd’hui largement remise en question, se dresse une figure emblématique : le roi Léopold II. Selon l’historien Vincent Viaene, parmi les diverses motivations qui ont animé sa quête d’une colonie, l’une des plus déterminantes fut « l’avidité », qui aurait orienté son ambition personnelle bien davantage qu’un idéal humanitaire.


1. Viaene V., cité par Guy Vathemsche . La Belgique et le Congo. L’impact de la colonie sur la métropole, Bruxelles, Édition LE CRI (2010) p.33.

RÊVE COLONIAL POUR L’ENRICHISSEMENT DU ROI ET DE LA MÉTROPOLE

Selon l’historien Vincent Viaene, l’entreprise coloniale de Léopold II reposait sur une combinaison d’intérêts personnels et nationaux. Si l’avidité du souverain et sa quête de bénéfices matériels sont indéniables, Viaene insiste également sur sa volonté de renforcer la nation belge, d’en affirmer la grandeur symbolique et diplomatique, de réconcilier les groupes sociaux divisés et de stimuler les énergies nationales. Pour Léopold II, la colonisation représentait à la fois une source d’enrichissement et un instrument stratégique au service de l’intérêt national et du rayonnement international de la Belgique.

Le roi Léopold II hérita du rêve de son père, Léopold Ier, animé par l’ambition de posséder une colonie. Ce dernier était convaincu qu’un pays qui ne s’étend pas territorialement est condamné au déclin. Par ailleurs, la Belgique faisait face à une forte densité démographique et à une conjoncture économique difficile. L’envoi de colons à l’étranger apparaissait alors comme une occasion pour ces derniers de s’épanouir tout en contribuant à la grandeur nationale. Ce projet fut finalement réalisé par Léopold II, après de nombreuses démarches qui, à certains moments, semblaient vouées à l’échec. Néanmoins, cette entreprise ne relevait pas uniquement d’un désir personnel ou d’un besoin de prestige politique, diplomatique ou symbolique ; elle visait également à répondre aux défis sociaux qui accompagnaient les débuts du jeune royaume. Elle avait aussi pour objectif de contrer les anticipations du roi Guillaume Ier des Pays-Bas, qui estimait que les difficultés initiales de la Belgique—privée de ressources naturelles et de débouchés commerciaux—la conduiraient tôt ou tard à se replacer sous son autorité, malgré l’indépendance qu’il lui avait concédée. Cette attente fait écho à celle de la Belgique lors de la proclamation de l’indépendance du Congo. Face à un État nouvellement indépendant, dépourvu d’expérience et d’une élite formée, la Belgique envisageait un possible retour du Congo sous l’autorité du roi Baudouin Ier. Cette perspective éclaire en partie le ton paternaliste adopté par ce dernier dans son discours prononcé à Léopoldville le 30 juin 1960, lors de la cérémonie officielle d’indépendance du Congo. Dès son arrivée au pouvoir, Léopold Ier comprit l’urgence de lutter contre le chômage et la pauvreté qui frappaient la Belgique. Il affirma ainsi : « La Belgique repliée sur elle-même est une chaudière sans soupape », soulignant que cette soupape indispensable devait prendre la forme de l’émigration ou de la colonisation.

Cette période marque le début d’un vaste exode migratoire pour de nombreux Belges. Des milliers d’entre eux quittèrent leur pays pour s’installer dans des villes frontalières des pays voisins, comme Lille, Roubaix et Tourcoing, ainsi que dans de grandes métropoles telles que Paris ou le Grand-Duché de Luxembourg. Là, ils exercèrent divers métiers, notamment ceux de terrassiers, jardiniers, maçons, tailleurs, cordonniers, tapissiers, menuisiers et autres, manuels en général.

D’autres prirent une direction plus lointaine, traversant l’Atlantique pour s’établir aux États-Unis. Dans l’Indiana, ils réussirent leur intégration au point de fonder une ville baptisée « Léopold », en hommage à leur souverain. Parmi les migrants, certains, originaires de Wavre, Louvain, Brabant wallon et Namur, s’installèrent dans différentes régions du Nouveau Monde, devenant des colons et des pionniers. 

"Certains (les condamnés, NDLR) obtenaient leur libération que s’ils acceptaient d’être expédiés aux États-Unis. On organisait avec toute discrétion requise afin, dit un rapport officiel, de ne pas apprendre au gouvernement des États-Unis que son pays sert d’exutoire au nôtre pour nos mauvais sujets ".

Si la réussite ne fut pas au rendez-vous pour tous, nombre de ces émigrés parvinrent à prospérer, contribuant ainsi à la naissance du mythe de « l’oncle d’Amérique », figure bienveillante qui venait en aide aux proches restés en Belgique et confrontés à des difficultés. 

Pour son rêve d’expansion, le Roi Léopold Ier entreprit, avant sa mort, plusieurs tentatives pour concrétiser son projet colonial, mais aucune n’aboutit aux résultats escomptés. Les missions, qu’elles soient privées ou officielles, envoyées aux îles Féroé sous souveraineté danoise, ne débouchèrent pas sur les négociations espérées. De même, toutes les propositions visant l’acquisition de possessions espagnoles sur le littoral guinéen ou la création d’un comptoir sur la Côte d’Or échouèrent.

En 1823, Léopold Ier tenta également de reprendre une concession détenue par le baron belge Charles de Thierry, sans succès. Ses efforts pour obtenir des terres en Australie, sur les îles Nibar dans le golfe du Bengale, ainsi qu’aux Fidji, aux Salomon, à Santa Catharina ou à Santo-Thomas au Brésil, se révélèrent infructueux.

Avec le soutien du gouvernement belge, un ami du roi créa une compagnie pour établir des colonies au Honduras, à San Salvador et au Nicaragua, mais ces entreprises échouèrent. L’expédition envoyée au Guatemala, dirigée par le colonel De Puyt et encadrée par des jésuites, réunissait un équipage hétéroclite composé d’aventuriers, de pionniers et de personnes marginalisées. Malheureusement, cette mission se solda par un échec tragique, ne laissant que quelques rescapés.

Le Roi Léopold II considéra les échecs répétés de son prédécesseur, Léopold Ier, comme un défi à relever. Plutôt que d’abandonner le rêve colonial qu’il héritait, il s’employa à le concrétiser. Sa rencontre avec Henry Morton Stanley, journaliste américain d’origine anglaise, fut déterminante dans la réalisation de ce projet.

Henry Morton Stanley fut envoyé en Afrique par son journal New-York Herald pour retrouver le missionnaire et abolitionniste anglais David Livingstone, dont la légende fascinait tant les États-Unis que son pays natal, l’Angleterre. Certains le croyaient dévoré par des lions ou des Africains, perçus comme cannibales dans l’imaginaire occidental de l’époque, tandis que d’autres le pensaient devenu chef de tribu et marié à une jeune femme africaine. Stanley retrouva Livingstone en vie, et leur rencontre, entrée dans l’histoire, eut lieu à Oudjidji, sur les rives du lac Tanganyika, le 10 novembre 1871.

Livingstone, animé par un idéal d’évangélisation, de commerce et de civilisation, avait consacré sa vie à combattre la traite négrière par des moyens pacifiques. Quelques mois après sa rencontre avec Stanley, il s’éteignit. Son corps fut embaumé, placé dans un cercueil d’écorces, enveloppé d’un drapeau britannique par ses deux fils adoptifs, Souzi et Tschouma, anciens esclaves affranchis, avant d’être remis à une mission d’assistance à Bagamoyo. C’est ainsi que les écrits et le corps du pasteur David Livingstone reposent aujourd’hui à l’Abbaye de Westminster.

David Livingstone, figure canonisée dans l’histoire, a joué un rôle clé dans la cartographie de l’Afrique noire et dans la lutte contre l’esclavage, bien avant la conférence de Berlin où il fut de l’ouverture du bassin du Congo au commerce international, c’est-à-dire livré à l’exploitation des puissances. Dès lors, une interrogation s’impose : son action a-t-elle contribué à légitimer la participation de son pays à cette conférence ? Aurait-elle permis à la Grande-Bretagne de revendiquer un rôle de garant moral dans la campagne des mains coupées vis-à-vis de l’État Indépendant du Congo, érigé en empire sous l’autorité du Roi Léopold II ?  Par sa réhabilitation de l’homme noir ? Car, David Livingstone affirma qu’ « il possible de réhabiliter l’Africain. Nous ne doutons ni de son cœur, ni de son intelligence, et nous ne désespérons pas de la tâche que nos frères d’Amérique ont entrepris au Libéria, sur la côte de Guinée. Quant à la place que le nègre doit un jour occuper parmi les peuples, nous n’avons rien vu qui justifie l’hypothèse de son infériorité native, rien qui prouve qu’il soit d’une autre espèce que les plus civilisés. L’Africain est un homme doué de tous les attributs qui caractérisent la race humaine ; si des siècles de barbarie l’ont dégradé, il en a été de même de bien d’autres races. »

Cette réhabilitation remet en cause l’opinion suprémaciste de Montesquieu, longtemps considéré comme l’un des théoriciens majeurs de la démocratie dans l’histoire de la pensée politique et enseigné dans les universités du monde depuis des siècles.

Peut-on encore accorder du crédit à sa réflexion politique, sachant qu’il écrivait : « Il est impossible que Dieu, qui est un être sage, ait mis une âme bonne dans un corps tout noir… Il est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des hommes, parce que si nous les supposions des hommes, on commencerait à croire que nous ne sommes pas nous-mêmes des hommes. »

Cette citation souligne une contradiction profonde entre son héritage démocratique et une vision racialisée du monde, nécessitant une relecture critique de ses idées et de leur influence historique.

À son retour en Europe, Henry Morton Stanley chercha à partager les découvertes de son exploration africaine avec la Chambre de commerce de Londres. Toutefois, il ne suscita aucun intérêt et se heurta à une indifférence totale. Déçu, il se tourna finalement vers le Roi Léopold II, dont il avait auparavant décliné l’invitation transmise par ses émissaires lors de son débarquement à Marseille. Cette fois-ci, il fut accueilli avec honneur au Palais royal de Belgique.

Dès 1876, alors que Stanley explorait l’Afrique pour le journal New York Herald, Léopold II convoquait une réunion pour la création de l’Association Internationale Africaine (AIA), destinée à organiser des expéditions en Afrique centrale. Ce n’est qu’en 1878 que la rencontre entre le roi et l’explorateur eut lieu. Ce jour-là, Léopold II fonda le Comité d’études du Haut-Congo et confia à Stanley une expédition avec un équipage chargé d’explorer et de cartographier la région. Plus tard, il lui accorda la fonction de fondé de pouvoir.

Lors de ses expéditions, Henry Morton Stanley conclut plus de 500 traités avec les chefs traditionnels, leur accordant des droits de souveraineté et de commerce en échange de l’occupation des terres. Cependant, une question demeure : ces chefs comprenaient-ils réellement la portée des engagements qu’ils prenaient ?

Leur signature était-elle véritablement libre, ou ces accords étaient-ils obtenus par la contrainte et la ruse ? L’histoire révèle que nombre de ces traités furent signés sous pression, exploitant parfois la méconnaissance des dirigeants locaux face aux implications de ces documents. Ces pratiques ont facilité l’implantation du pouvoir colonial, souvent au détriment d’un consentement éclairé des populations concernées.

Munis des traités conclus avec les chefs traditionnels, les représentants du Roi Léopold II prirent part à la Conférence de Berlin (15 novembre 1884 - 26 février 1885), convoquée par le chancelier allemand Bismarck. Ils y saisirent l’opportunité de faire reconnaître officiellement l’Association Internationale du Congo et d’obtenir la légitimation de l’État Indépendant du Congo (EIC), un objectif atteint grâce aux manœuvres diplomatiques orchestrées par Léopold II.

Dans le cadre de ces tractations, le souverain belge céda le Cabinda au Portugal, soutenu par l’Angleterre, qui revendiquait les terres des Bakongo au nom de son ancienneté dans le royaume kongo. Cette concession permit au roi d’obtenir un accès stratégique à l’embouchure du fleuve Congo. De son côté, la France reçut, en 1884, un droit de préférence, résolvant ainsi le conflit opposant Stanley à Pierre Savorgnan de Brazza concernant l’occupation belge de Léopoldville. Par ailleurs, les États-Unis furent parmi les premiers à reconnaître officiellement l’État Indépendant du Congo.

Ces négociations, menées en amont de la Conférence de Berlin, facilitèrent l’obtention d’un statut officiel pour l’EIC. À l’issue de la conférence, un Acte fut signé proclamant, pour le bassin conventionnel du Congo, la liberté du commerce et de la navigation, l’interdiction de la traite des esclaves, l’engagement à améliorer les conditions de vie morales et matérielles des populations locales, l’exigence d’une occupation effective et la neutralité en cas de guerre.

Ce bassin, délimité à l’Est par l’Océan Indien et à l’Ouest par l’Océan Atlantique, subit ensuite une réduction progressive au fil des négociations frontalières entre la Belgique et les grandes puissances européennes, notamment l’Allemagne et l’Angleterre, aboutissant à la formation du Congo tel qu’on le connaît aujourd’hui.


1. Viaene V., cité par Guy Vathemsche . La Belgique et le Congo. L’impact de la colonie sur la métropole, Bruxelles, Édition LE CRI (2010)
2. Alain Leclercq . L’aventure des Belges au Congo racontée aux enfants et aux grands qui l’ont oubliées, Fléron, Jourdan Leclercq Éditions, 2005, p.33.
3. DUMONT G-H. 150 ans d’expansion et de colonisation, Bruxelles, Éditeur Paul Legrain (1979) p.11.
4. DUMONT G-H. op. cit. , p.13.
5. Ibidem . pp. 16-19.
6. Cité par ALEXIX-M.G. Les Congolais. Leurs mœurs et usages. Histoire, Géographie et ethnographie, Liège-Alost, Éditeurs H.DESSAIN & PROCURE GÉNÉRALE (1890) p. 140. 
7. MONTESQUIEU . L’Esprit des Lois, Livre XVe

LES THÉORIES DE LA COLONISATION

Comment les puissances coloniales ont-elles construit la légitimité de leur domination ?

Au-delà des conquêtes militaires et des traités diplomatiques, les empires européens ont élaboré tout un arsenal idéologique et juridique pour justifier l’occupation des territoires et la soumission des peuples autochtones. De l’Acte de Berlin à la doctrine de la découverte, en passant par les bulles papales et les théories racialistes, la colonisation s’est présentée comme une mission civilisatrice au service du progrès et de l’humanité. Ce texte explore les fondements de cette légitimation, ses mécanismes et ses contradictions. 

Fondements idéologiques et juridiques de la légitimation coloniale

L’Acte de Berlin ne constitua pas l’unique fondement invoqué pour légitimer l’État indépendant du Congo (EIC), la propriété privée du roi Léopold II et, plus largement, l’entreprise coloniale. Dès les premières phases de la colonisation, les puissances européennes établirent leur domination dans les territoires d’outre-mer en y imposant leurs lois et leurs institutions, souvent sans chercher à justifier pleinement leur intervention auprès des populations locales. Cette expansion reposait essentiellement sur un rapport de force.

Cependant, très tôt, les métropoles ressentirent le besoin de légitimer ces conquêtes. Des juristes, scientifiques et théologiens élaborèrent alors une série de théories et d’arguments — juridiques, ethnologiques, théologiques — qui reflétaient une vision du monde profondément eurocentrée, fondée sur des présupposés de hiérarchisation culturelle et raciale. Ces discours, aujourd’hui largement remis en question, ont servi à construire une base idéologique à la colonisation.

Parmi les instruments de légitimation de la colonisation, la doctrine de la découverte, formulée par des théologiens catholiques, permit aux puissances européennes de revendiquer des droits sur les territoires conquis et d’en justifier l’appropriation. En s’appuyant sur ces théories, les États colonisateurs mirent en place une propagande visant à présenter la colonisation comme une mission civilisatrice, fondée sur une idéologie de supériorité raciale.

La doctrine de la découverte

Plusieurs bulles papales ont servi de fondement à cette doctrine, notamment Dum Diversas (1452), Romanus Pontifex (1455) et Inter Caetera (1493). Les deux premières, promulguées par le pape Nicolas V, accordaient au roi du Portugal le droit de soumettre les peuples non chrétiens, de s’approprier leurs terres et leurs biens, et de les réduire en esclavage. Romanus Pontifex renforçait cette autorisation en légitimant la possession des territoires conquis comme juste et légale.

En 1493, le pape Alexandre VI (Rodrigo Borgia) publia Inter Caetera, qui attribuait à l’Espagne les terres nouvellement découvertes dans l’Atlantique, avec pour objectif d’y imposer la foi catholique aux populations locales.

Certaines sources indiquent que cette bulle fut ultérieurement contredite, voire abrogée, par d’autres textes pontificaux, notamment Sublimis Deus et Immensa Pastorum, publiés par le pape Benoît XIV en 1741. Par ailleurs, des figures catholiques telles que Bartolomé de Las Casas et Francisco de Vitoria s’élevèrent contre les fondements moraux et juridiques de cette doctrine.

En 2022, lors de son voyage au Canada, le pape François a présenté des excuses pour le rôle de l’Église dans les injustices commises à l’encontre des peuples autochtones. Toutefois, ces gestes, bien que symboliques, n’ont pas été accompagnés de mesures concrètes de réparation, et la dénonciation officielle des bulles à l’origine de la doctrine reste largement perçue comme insuffisante.

La doctrine de la découverte a été largement mobilisée par les puissances européennes pour justifier la colonisation de l’Afrique, des Amériques et de l’Asie, en légitimant l’appropriation des terres et la domination des peuples autochtones. Derrière ce discours de légitimation, il s’agissait essentiellement de justifier la loi du plus fort : les conquérants s’appropriaient de nouveaux territoires au détriment des populations locales, contraintes par la force d’abandonner leurs lois, leurs croyances et leurs traditions séculaires.

Les titres

Le principe du premier occupant

Cette domination permettait au colonisateur de revendiquer le statut et les droits du premier occupant. Autrement dit, l’explorateur qui apercevait un territoire étranger pouvait s’en approprier symboliquement, y planter le drapeau, le déclarer propriété de sa nation d’origine, et ainsi en légitimer la possession. Ce titre de propriété, fondé sur la simple découverte, servait ensuite à affirmer la souveraineté du conquérant face à d’éventuels concurrents. Ce mécanisme juridique et théologique transformait l’acte de voir en acte de posséder, effaçant les droits des peuples autochtones et niant leur souveraineté.

La cession contractuelle

La doctrine de la découverte ne reposait pas uniquement sur la prétendue découverte ou sur la supériorité religieuse et culturelle des puissances coloniales. Elle s’appuyait également sur un autre mécanisme de légitimation : la cession contractuelle des territoires, souvent obtenue par le biais de traités signés entre les colonisateurs et les autorités locales. Ces accords, présentés comme des engagements juridiques valides, étaient en réalité fréquemment conclus dans des conditions contestables.

Dans de nombreux cas, les traités de cession furent signés sous contrainte, dans un contexte de pression militaire, économique ou diplomatique. Les chefs traditionnels, souvent placés dans des situations de grande vulnérabilité, étaient poussés à accepter des termes qu’ils ne comprenaient pas pleinement, en raison de barrières linguistiques, culturelles ou juridiques. D’autres fois, la ruse et la manipulation furent utilisées pour obtenir leur signature, les colonisateurs dissimulant les véritables implications des accords ou les interprétant unilatéralement à leur avantage.

Ce processus aboutissait à un défaut de consentement, dans lequel les signataires autochtones n’étaient ni informés de manière transparente, ni libres de refuser. Les traités étaient alors utilisés comme preuves de légitimité, permettant aux puissances coloniales de revendiquer la souveraineté sur les territoires concernés, tout en dissimulant la violence et l’injustice du processus d’appropriation.

Ainsi, la cession contractuelle, loin d’être un acte de libre disposition des terres, fut souvent un outil de domination déguisé, renforçant l’emprise coloniale tout en donnant à celle-ci une apparence de légalité. Elle contribua à effacer les droits des peuples autochtones, à nier leur souveraineté et à inscrire leur dépossession dans le cadre d’un ordre juridique imposé de l’extérieur.

Le droit de conquête

Les théoriciens et propagandistes coloniaux invoquaient le droit de conquête pour justifier la possession des territoires colonisés, mais aussi leur gestion des richesses naturelles à l’échelle mondiale. Selon eux : « Certains peuples sont dans l’abondance, tandis que d’autres connaissent le besoin, Pour obtenir une juste répartition des richesses de la nature, entre les différents peuples, il est juste d’admettre que les détenteurs ne sont que des administrateurs et des gérants des ressources naturelles qui se retrouvent dans leur pays…  Et ces territoires mal gérés pour leurs propriétaires légitimes peuvent à juste titre être mis en valeur, au profit de l’humanité toute entière, par des peuples plus évalués et plus puissants.  Ceux-ci mettent ainsi à la disposition de tous, des ressources restées jusque-là improductives et inutiles.  Pareille intervention ne lèse pas le principe de la propriété parce que celui-ci est nécessairement limité par sa propre fin, qui est d’assurer la propriété de l’humanité entière. La colonisation est, dans ce sens, une expropriation, pour cause d’utilité publique, d’un domaine dont l’exploitation déficitaire constitue une nuisance pour la communauté. »


1. MONHEIM CHR. La colonisation. Principes et réalisations, Anvers-Paris, Éditions Zaïr (1946) pp. 11-12.

Les devoirs

Les colonisateurs s’érigeaient en garants de la répartition des richesses naturelles au profit de l’humanité, légitimant ainsi l’occupation des territoires au nom de l’intérêt universel, du progrès matériel, moral et intellectuel. Cette posture, présentée comme altruiste et civilisatrice, servait à masquer les véritables enjeux de domination, d’exploitation et de contrôle des ressources.

En se proclamant porteurs du progrès, les puissances coloniales prétendaient apporter aux peuples colonisés les bienfaits de la modernité : infrastructures, éducation, médecine, religion, et rationalité économique. Cette rhétorique du progrès s’inscrivait dans une vision eurocentrée du monde, où les sociétés non occidentales étaient perçues comme arriérées, primitives ou incomplètes. L’occupation des territoires était alors justifiée comme une nécessité historique, une mission morale visant à « élever » les peuples autochtones vers un idéal défini par les standards européens.

Dans ce cadre, les richesses naturelles — terres fertiles, minerais, forêts, fleuves — étaient considérées comme des ressources à redistribuer au bénéfice de l’humanité, mais sous l’égide des colonisateurs. Cette redistribution, en réalité, profitait avant tout aux métropoles, qui s’appropriaient les ressources pour alimenter leur croissance industrielle, leur puissance économique et leur prestige politique. Les populations locales, quant à elles, étaient souvent exclues de cette prétendue universalité, reléguées au rôle de main-d’œuvre ou de sujets administrés.

Ainsi, derrière le discours de progrès et d’intérêt général, se cachait une logique d’accaparement et de hiérarchisation. L’occupation des territoires n’était pas un acte de générosité, mais une entreprise stratégique visant à renforcer l’hégémonie européenne tout en dissimulant les rapports de force sous des principes humanistes. Cette contradiction entre les idéaux proclamés et les pratiques coloniales concrètes constitue l’un des fondements les plus contestés de l’histoire impériale.

Les droits

Parallèlement, les colonisateurs justifiaient leur domination en invoquant les efforts consentis pour « mettre en valeur » les terres conquises. Ils revendiquaient un droit au dédommagement, estimant que les investissements réalisés — en infrastructures, en main-d’œuvre, en missions religieuses ou en administration — légitimaient leur présence et leur contrôle. Cette logique économique, profondément enracinée dans la pensée coloniale, présentait la colonisation comme un acte coûteux mais nécessaire, au service du progrès et de l’humanité.

Ainsi, l’appropriation des terres n’était pas seulement fondée sur la conquête ou la découverte, mais aussi sur une prétendue dette que les peuples colonisés auraient contractée envers les colonisateurs. En d’autres termes, la domination était présentée non comme une spoliation, mais comme une juste compensation pour les sacrifices consentis par les puissances européennes. Cette rhétorique permettait de transformer l’exploitation en devoir moral, et la dépossession en reconnaissance légitime.

Ce discours, largement diffusé dans les métropoles, servait à renforcer l’adhésion des opinions publiques à l’entreprise coloniale, tout en occultant les violences, les pillages et les inégalités systémiques qu’elle engendrait. Il contribuait à construire une image du colonisateur en bienfaiteur, et du colonisé en débiteur, inversant ainsi les responsabilités historiques et les rapports de pouvoir.

La civilisation occidentale, perçue comme une marche vers un progrès matériel, social et intellectuel, était présentée aux colonisés comme un avantage à leur égard, mais aussi comme une dette à acquitter envers le colonisateur ou le conquérant.

Cette exigence de reconnaissance était formulée sans ambiguïté : « Les indigènes ont des devoirs : devoirs de reconnaissance et de gratitude. Respect, docilité, collaboration loyale et sincère, sont les grandes vertus que doit inculquer à ses frères noirs, tout colonial épris d’idéal. Que les populations voient, qu’elles sentent, qu’elles comprennent et apprécient la dette immense qu’elles ont envers les métropoles. Qu’elles se rendent compte d’une façon évidente que cette dette doit s’amortir, du moins partiellement, par une considération et une rétribution dans les domaines économique et politique. »

Cette dette coloniale fut explicitement rappelée à Patrice Lumumba lors de son procès à la suite des émeutes de Stanleyville en octobre 1959. Le juge lui fit savoir que, sans la présence belge, il ne serait pas devenu Lumumba immatriculé, mais un simple esclave des Arabes.

Cette même idée fut réaffirmée par Le Roi Baudouin dans son discours de proclamation de l’indépendance du Congo, prononcé au Palais de la Nation, à Léopoldville, le 30 juin 1960 :  « Pendant 80 ans, la Belgique a envoyé sur votre sol les meilleurs de ses fils, d’abord pour délivrer le bassin du Congo de l’odieux trafic esclavagiste qui décimait ses populations, ensuite pour rapprocher les unes des autres ethnies qui, jadis ennemies, s’apprêtent à constituer le plus des États indépendants d’Afrique ; enfin pour appeler à une vie meilleure les diverses régions du Congo que vous représentez ici unies en un même Parlement.  En ce moment historique, notre pensée doit se tourner vers les pionniers de l’émancipation africaine et vers ceux qui, après eux, ont fait du Congo ce qu’il est aujourd’hui.  Ils méritent à la fois Notre admiration et Votre reconnaissance, car ce sont eux qui, consacrant leurs efforts et même leur vie à un grand idéal, vous ont apporté la paix et ont enrichi votre patrimoine moral et matériel. Il faut que jamais ils ne soient oubliés, ni par la Belgique, ni par le Congo. »

Si l’apport de la colonisation est parfois présenté comme positif, comment aurait-il pu exister sans les richesses et les sacrifices des Congolais ?

  • Ceux qui ont payé de leur vie, versant leur sang dans la campagne anti-esclavagiste du Maniema,

  • Gongo Lutete et ses vaillants guerriers, dont le renfort essentiel aux soldats de la Force Publique, sous commandement belge, a marqué l’histoire,

  • Les soldats congolais, engagés dans les deux guerres mondiales,

  • Les travailleurs congolais, bâtisseurs des chemins de fer, exploités au fond des mines de l’Union Minière du Haut-Katanga, et engagés dans tous les travaux pénibles de la mise en valeur du Congo.

C’est cette réalité historique qui explique, entre autres, le discours inattendu de Patrice Lumumba lors de la proclamation de l’indépendance, où il rappela avec force la bravoure et les sacrifices du peuple congolais face à l’histoire coloniale.


1.  Op.cit, pp. 13-14.
2. ROUSSEL J. Déontologie coloniale. Consignes de vie et d’action coloniales pour l’élité des Blancs et l’Élite noire, Louvain-Bruxelles, Éditions universitas (1949) p.37.
3. ASIMBA B. Lumumba : un homme, une histoire, un destin, Belgique (2021) pp. 14-15.

Congo : une conquête privée sous couvert humanitaire

Le roi Léopold II nourrissait une ambition secrète : acquérir une colonie à titre privé, loin des intérêts collectifs de l’État belge. Dans une lettre adressée à Solvyns, ministre belge à Londres, équivalent d’ambassadeur, pour intéresser Stanley à adhérer à son projet royal, le roi dévoile sans détour ses intentions en ces termes :

“Je ne voudrais pas…laisser échapper une bonne occasion de nous procurer une part de ce magnifique gâteau africain.”

Le choix du « nous » donne l’illusion d’un projet national, mais il sert en réalité de paravent à une entreprise personnelle.

Dans ses manœuvres, Léopold II mobilise, à titre privé, un réseau d’acteurs variés : diplomates, officiers, fonctionnaires et autres personnalités, qu’il engage en dehors des circuits officiels de l’État. Cette stratégie discrète lui permet de tisser des alliances et de faire avancer ses intérêts personnels sous couvert d’initiatives apparemment neutres.

Par ailleurs, il doit faire face à l’indifférence des Belges à l’aventure coloniale, au désintérêt du patronat pour une exportation jugée coûteuse, et à la réticence d’une classe politique divisée par la question scolaire. 

Un autre obstacle se présente à lui : les rivalités entre les grandes puissances impérialistes. 

Pour contourner ces tensions et rallier leur soutien, Léopold II imagine une approche originale : il brandit l’idéal humanitaire. 

Il écarte d’emblée toute conquête militaire ou initiative isolée, préférant fédérer les puissances autour d’une organisation internationale à vocation philanthropique. En mettant en avant la lutte contre l’esclavage — cause alors portée par le mouvement abolitionniste — il parvient à donner à son projet une légitimité morale et à susciter l’adhésion.


1.   Pierre van Zuylen . L’échiquier congolais ou le secret du Roi, Bruxelles, Charles Dessart Éditeur (1959) p.43.

Association Internationale Africaine (AIA)

Le 12 septembre 1876, le roi Léopold II lance sa première opération visant à dissimuler ses ambitions secrètes. Il organise une conférence géographique réunissant les principales sociétés savantes, des explorateurs présents en Europe, des philanthropes, ainsi que des représentants de puissances telles que l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie, la Grande-Bretagne, la France, l’Italie et la Russie. Ces invités sont accueillis au Palais royal de Laeken avec une attention particulière. Flattés par tant d’égards, ils adoptent une posture favorable envers le souverain belge et le projet qu’il présente dans son discours inaugural : la mise en place de stations scientifiques destinées à soutenir les explorateurs.

Dans son allocution, Léopold II cherche à convaincre de la pureté de ses intentions et de son absence d’intérêt personnel. « Si la Belgique est petite, elle est cependant heureuse et satisfaite de son sort et je n’ai moi-même aucun but égoïste encore qu’il ne me plairait pas que le quartier général de ce mouvement civilisateur soit implanté à Bruxelles, capitale d’un pays neutre et totalement dépourvu d’esprit impérialiste. »

Tout est minutieusement orchestré pour ne pas révéler les véritables objectifs du roi. Aucun responsable politique n’est convié, la presse est tenue à l’écart et ne reçoit que des informations officielles. Les délégués belges présents, Lambermont, Banning, De Borchgrave, Couvreur, Goblet d’Alviella, E. de Laveleye, Sainctelette, Smolders, Van Biervliet, Van den Bosche et Van Volxem,  ne participent pas en tant que représentants officiels et sont soigneusement briefés pour éviter tout faux pas.

La conférence aboutit à la fondation de l’Association Internationale Africaine (AIA), avec Léopold II à sa tête en tant que président, et le baron Greindl nommé secrétaire général. Le roi concentre ainsi les pouvoirs : il contrôle la présidence, le secrétariat et le siège de l’organisation.

Les participants repartent convaincus de la bonne foi du roi et de son projet humanitaire visant à établir des stations hospitalières, scientifiques et pacifiques pour lutter contre l’esclavage et « civiliser » les populations africaines. Pourtant, dans l’ombre, Léopold II considère l’AIA comme une première étape vers la réalisation de ses ambitions personnelles. Lorsqu’il convoque la seconde réunion de l’association en 1877, il a déjà planifié une expédition en Afrique, prête à être lancée, afin de prendre de l’avance sur les autres membres de l’AIA.


1.    Michel Massoz . Le Congo de Léopold II. Récit historique, Liège, Michel Massoz Éditeur (1989) p.74.

Comité d’Études du Haut-Congo

Dans la continuité de ses stratégies de dissimulation, le roi Léopold II fonde le Comité d’Études du Haut-Congo (CEHC), instaurant volontairement une confusion entre ses différentes initiatives. Il joue un double rôle, se positionnant à la fois au sein de l’Association Internationale Africaine (AIA) et du CEHC. Conscient que les puissances européennes ne poursuivront pas indéfiniment une mission humanitaire désintéressée, Léopold II juge opportun de dissimuler ses véritables ambitions derrière le masque de l’AIA. Selon ses calculs, cette organisation doit conserver son image internationale suffisamment longtemps pour permettre à ses agents de s’implanter en Afrique et d’y agir en son nom.

Tout en s’efforçant de maintenir ses partenaires de l’AIA dans la ligne de conduite convenue, Léopold II insiste pour continuer à œuvrer sous la bannière de l’AIA, afin de ne pas se faire devancer. La nécessité de créer le CEHC devient pressante lorsque les comités nationaux de l’AIA commencent à s’éloigner de l’esprit de Bruxelles, consacrant leurs ressources aux intérêts propres de leurs nations. En Grande-Bretagne, le Daily Telegraph exprime ses doutes quant à la faisabilité d’une action commune de l’AIA : « Il est probable qu’on aura recours à l’expédient de laisser chaque nationalité remplir sa mission propre sur un territoire particulier de manière à éviter tout conflit d’intérêts rivaux. », peut-on lire dans l’édition du 29 novembre 1876.

Désireux de s’assurer une part du « gâteau africain », Léopold II cherche à mieux connaître les réalités du terrain. Il rencontre plusieurs explorateurs, dont Cameron et Pierre Savorgnan de Brazza. Sa rencontre avec Stanley marque une étape décisive dans son projet d’acquisition territoriale en Afrique. Toutefois, cette entrevue s’annonce délicate : Stanley souhaite réserver les fruits de ses découvertes à la Grande-Bretagne, sa patrie, tandis que Léopold redoute de provoquer l’hostilité britannique. Il exprime ses inquiétudes dans une lettre adressée, le 17 novembre 1877, à Solvyns, ministre belge à Londres, chargé d’approcher Stanley avec diplomatie :

« Si Stanley nous plaît, nous lui fourniront de l’argent pour faire explorer en détail complètement les contrées bordant le Congo qu’il nous désignerait. D’après les rapports des agents que Stanley enverrait là-bas et de l’influence qu’ils parviendraient à acquérir, nous jugerons de ce que nous pourrions faire et du genre de position que nous pourrions offrir au grand voyageur, dont je rêve de faire le Gordon Pacha belge. Nous devons être à la fois prudents, habiles et prompts à agir. Je ne voudrais m’exposer ni à mécontenter les Anglais, ni à laisser échapper une bonne occasion de nous procurer une part de ce magnifique gâteau africain.

Je me résume :

  1. Je voudrais voir Stanley dès qu’il aura été applaudi à Londres.

  2. Si Stanley me plaît, je lui proposerai de l’argent pour qu’il fasse explorer complètement quelques contrées sur le Congo et ses affluents et y fonder des agences.

  3. Selon les circonstances, je tâcherai de transformer ces agences en quelqu’établissement belge ou en quelque station soit flottante soit terrestre qui nous appartiendrait.

Ceci est très confidentiel et pour vous mettre au courant de ma pensée et à même de m’aider à la réaliser, en me signalant les écueils et les chances favorables que vous pourriez apercevoir.

Je crois que si je chargeais de but en blanc Stanley de prendre en mon nom possession d’un point quelconque de l’Afrique, les Anglais m’arrêteraient. Si je le consulte, ils m’arrêteront également. Je pense donc confier d’abord à Stanley une tâche d’exploration qui n’offense personne, nous donnera là-bas des agences et leur état-major dont nous tirerons parti dès qu’on sera habitué en Europe et en Afrique à nos prétentions sur le Congo. Les agences de Stanley seraient mises gratuitement à la disposition de l’Association Internationale que je tiens à voir se développer. »

La poursuite des manœuvres du roi Léopold II entra dans sa deuxième phase par la création du Comité d’études du Haut-Congo (CEHC), à la suite de La rencontre entre ce dernier et Stanley qui, ayant subi l’indifférence de la chambre de commerce de Manchester et le désintérêt de la couronne britannique pour ses découvertes, finit par répondre à l’invitation royale antérieurement écartée. Stanley, venu exposer son projet de construction d’un chemin de fer pour une mise en valeur du Congo et en tirer profit, accepte ainsi de devenir le « Pacha Gordon » belge, l’homme du roi Léopold II pour servir les intérêts de ce dernier, à l’instar de Charles Goldon, dit Pacha Goldon, le défenseur des intérêts britanniques à Karthoum.

Le CEHC est créé, sous la bannière de l’AIA, mais à l’abri de l’indiscrétion de ses membres de cette association dont il jouit d’un appui moral. « Ruse ? Fraude ? Escroquerie morale ? », s’interroge Michel Masson au regard du changement de raison sociale de l’AIA. Le CEHC est une œuvre à triple but : philanthropique, scientifique et commercial. 

Dès 1878, plusieurs expéditions se succèdent, dirigées dans un premier temps par Stanley, accompagné de Cambier, Becker et Storms, agents du roi Léopold II qu’il avait rencontrés à Zanzibar lors de sa précédente expédition africaine, menée sous l’égide du New York Herald, journal américain, et du Daily Telegraph, quotidien britannique.

En août 1879, sous l’égide du roi Léopold II, Stanley et ses compagnons abordèrent les rivages de Banana, un petit port où cohabitaient commerçants français, hollandais et quelques Belges. Ce fut le point de départ d’une série d’initiatives marquant l’empreinte de leur présence. Le 1er octobre de la même année, ils fondèrent Vivi, qui devint la première capitale de l’État Indépendant du Congo. Deux ans plus tard, le 1er décembre 1881, ils établirent Léopoldville, destinée à devenir la future capitale de ce jeune État. Chaque étape de leur périple dessinait les contours d’un territoire en devenir, porté par les ambitions du souverain belge.


1. Roeykens . Léopold II et la conférence géographique de Bruxelles, p.29.
2. Pierre van Zuylen . L’échiquier congolais ou le secret du Roi, Bruxelles, Charles Dessat Éditeur (1959) pp.43-44.
3. Michel Massoz . p.81.

Association Internationale du Congo

En 1882, le Comité d’Études du Haut-Congo (CEHC) adopte le nom d’Association Internationale du Congo (AIC). De retour en Belgique, Stanley reçoit du roi Léopold II la demande de repartir en Afrique, chargé de consolider les droits de l’AIC au profit du souverain belge sur les territoires explorés. Sa mission consiste à négocier — ou imposer — des traités de cession avec les chefs locaux et à établir de nombreux postes, usant de diplomatie ou de contrainte. Il est entouré de Hanssens, Valcke, Liebrechts, Van de Velde et bien d’autres, dont les noms ont été inscrits dans la mémoire nationale comme éclaireurs, pionniers, idéalistes ou héros. Mais derrière cette exaltation, on oublie souvent qu’il y avait aussi des aventuriers, des ambitieux, des hommes criblés de dettes ou au cœur brisé — certains animés par l’espoir de participer à une œuvre noble et humaniste, d’autres simplement désireux de tourner une page ou de recommencer leur vie. « Beaucoup d’entre eux ont un point en commun : leur impréparation totale à une carrière africaine. »

Cette entreprise, portée par des figures glorifiées comme pionnières, dissimule pourtant une réalité plus sombre : celle d’une conquête souvent brutale, menée au nom du progrès et de l’humanisme. Pour mieux comprendre les conséquences de cette expansion sur les populations locales, il suffit d’évoquer l’un des épisodes les plus marquants de cette période : la résistance de Lushinga lwa Ngombe face à l’officier belge Émile Storms.

L’un des épisodes marquants est la bravoure de Lushinga lwa Ngombe, chef tabwa de la région de Marungu, dans l’Est de l’actuelle République démocratique du Congo. Opposant principal du commandant belge Émile Storms, qui cherchait à contrôler les territoires à l’ouest du Tanganyika, Lushinga fut abattu et décapité lors d’une expédition punitive menée par Storms le 4 décembre 1884. Pourtant, Lushinga avait d’abord accueilli les colons avec hospitalité et déclaré : « Si vous venez en amis, nous vous recevrons à bras ouverts. Mais si c’est pour nous soumettre, nous nous battrons jusqu’à la dernière goutte de sang. »

Storms choisit la voie de la force et, après la mort de Lushinga, de nombreux chefs de la région se rendirent, signant des actes de soumission sous contrainte, et permettant au commandant belge d’affirmer son hégémonie. Cet épisode marqua durablement les mémoires locales et, jusqu’aux années 1970, les anciens de Mpala continuaient à raconter le récit macabre de cet événement : du massacre de Lushinga lwa Ngombe au retour triomphal des soldats de Storms avec leur butin. 

Parmi les objets pillés figuraient la tête tranchée de Lushinga, rapportée en Belgique comme trophée de guerre, ainsi que des biens précieux et des sculptures représentant la lignée dynastique du chef défunt. Se trouvait également dans la cargaison d’Émile Storms la tête de Maribu. Storms conserva ces artefacts dans sa collection privée jusqu’à sa mort, et pendant plusieurs années, ils furent exposés chez lui à Bruxelles dans une installation de panoplies militaires, affirmant symboliquement ses services accomplis et sa victoire. Voici ce que l’on peut lire dans son journal de campagne de Stroms : « Je fais apporter la tête de Lusinga au milieu du cercle. Je dis : ‘Voilà l’homme que vous craigniez hier. Cet homme est mort parce qu’il a toujours cherché à détruire la contrée et parce qu’il a menti à l’homme blanc.’ » La statue d'Émile Storms, qui se trouvait à la Place du Trône à Bruxelles, a été retirée en 2020 à la demande de Christos Doulkeris, bourgmestre d'Ixelles à l'époque.


1. Michel Massoz . p.78 et Pierre Daye . Le Congo belge, Bruges-Paris, Desclée de Brouwer (1927) pp. 10-11.

La Conférence de Berlin (15 novembre 1884 – 26 février 1885)

Fort de « traités » conclus avec des chefs locaux, le roi Léopold II envoya ses représentants à la Conférence de Berlin afin d’obtenir la reconnaissance internationale des territoires conquis et de signer, avec les autres puissances, l’Acte Général de la Conférence. Le président américain Arthur fut le premier à apposer sa signature sur ce document, qui reconnaissait notamment le drapeau de l’Association comme celui d’un État ami.

La répartition des territoires en Afrique centrale risquant de provoquer des tensions diplomatiques ou des guerres coloniales, Léopold II concéda à la France un droit de préemption et attribua l’enclave de Cabinda au Portugal. Pour prévenir ces conflits entre puissances impérialistes, la Conférence se déroula sous la présidence du chancelier allemand Bismarck, du 15 novembre 1884 au 26 février 1885.

L’Acte Général consacra l’Association Internationale du Congo comme un État souverain. Il établit la liberté du commerce et de la navigation dans le bassin du Congo, abolit la traite négrière, imposa l’amélioration des conditions morales et matérielles des populations locales, exigea une occupation effective des territoires et proclama la neutralité en cas de guerre.

L’occupation du Katanga et la campagne anti-esclavagiste

Une fois reconnu comme souverain de l’État Indépendant du Congo (EIC), le roi Léopold II envoya ses agents pour assurer l’occupation effective du Katanga, territoire disputé par les Portugais, les Allemands et les Anglais. Trois expéditions furent organisées successivement, dirigées par Le Marinel, Stairs, Delcommune et Bia-Francqui. Lors de la seconde expédition menée par Stairs, le roi M’siri, qui s’opposait à l’installation des Belges dans son empire, fut tué par le capitaine Bodson.

Par la suite, Léopold II lança une campagne contre la traite esclavagiste menée par les négriers arabes dans le Maniema, sous l’autorité de Tippo Tip, Sefu, Rumaliza et leurs alliés. Avant d’engager cette lutte, il avait pourtant nommé Tippo Tip gouverneur de Stanley-Falls et entretenu avec lui un commerce d’ivoire. Pour conquérir le Maniema jusqu’à Stanley-Falls, il s’appuya sur Gongo Lutete, ancien allié des négriers, et sur les guerriers tétéla.

En représailles à ce retournement, Sefu et ses partisans capturèrent le lieutenant Lippens et le sergent De Bruyne, qu’ils exécutèrent. Un monument en mémoire de ces deux victimes se dresse aujourd’hui sur le littoral de Blankenberge.

Peu après, Gongo Lutete — autrefois homme de main des négriers, puis devenu allié par un contrat d’amitié avec les commandants Dhanis et Michaux de l’État Indépendant du Congo — fut condamné par les lieutenants Scheerlinck et Duchesne à Kitenge-Gandu, le 14 septembre 1893. On l’accusa d’avoir détourné le butin des campagnes anti-esclavagistes, de cruauté et de tentative d’insoumission, des griefs pour le moins discutables.

À son exécution, ses guerriers, ainsi que leurs familles, furent déportés à Luluabourg et enrôlés de force dans la Force Publique. Pour venger la mort de leur chef et échapper aux mauvais traitements, ils déclenchèrent une insurrection à partir du 4 juillet 1895, à Shikankasa près de Boma.

Cette révolte, connue sous le nom de « révolte des Batetela », s’étendit sur une vaste partie du territoire le l’État Indépendant du Congo et dura plus de dix ans, jusqu’en 1908.


1. Ivoire, cette défense, de l’éléphant était une matière précieuse très prisée qui servait à la fabrication des œuvres d’art, la denture et surtout des notes d’un piano luxueux et cher
2. Michel Massoz . Le Congo de Léopold II. Récit historique, Liège, Éditeur Michel Massoz (1989)
3.  Pierre-Tharcisse Olungu Ekanda . Bakusu-Batétéla et le soulèvement de Malandji (Luluabourg). Du 4 juillet 1895 AU 12 mai 1908, Bruxelles,(1976) inédit

Chemin de Matadi–Léopoldville : l’exploitation coloniale et son lourd tribut humain

Pour mettre en valeur l’État Indépendant du Congo, sa propriété privée, et en tirer profit, le roi Léopold II suivit le conseil de son fondé de pouvoir, Henry Morton Stanley. Celui-ci lui affirma qu’aucun bénéfice ne pourrait être tiré du territoire sans la construction d’un chemin de fer. Léopold II fit alors appel à Albert Thys pour lancer ce projet, en recrutant de force des milliers d’autochtones contraints aux travaux les plus pénibles.

C’est ainsi que la ligne de chemin de fer Matadi–Léopoldville, aujourd’hui Kinshasa, fut construite entre 1890 et 1898 sur une distance de 366 kilomètres. Elle avait pour objectif de contourner les rapides du fleuve Congo et de relier le port de Matadi à l’intérieur du pays. Ces travaux furent réalisés sous l’État Indépendant du Congo, propriété personnelle du roi Léopold II.

Les ouvriers, arrachés à leurs villages ou importés de pays voisins, furent soumis à des conditions inhumaines : climat tropical éprouvant, maladies comme le paludisme et la dysenterie, malnutrition chronique, accidents fréquents liés aux travaux. La mortalité était si élevée que les autorités coloniales durent sans cesse enrôler de nouveaux travailleurs pour remplacer ceux qui disparaissaient.

Les estimations varient selon les sources, mais les historiens s’accordent sur un chiffre effroyable : entre 20 000 et 30 000 morts pendant la construction. Ce bilan illustre l’ampleur des souffrances infligées aux populations locales et révèle la brutalité du système colonial.

Au-delà des pertes humaines, cette ligne de chemin de fer incarne la logique d’exploitation coloniale : une infrastructure conçue avant tout pour faciliter l’exportation des richesses du Congo, au prix de la vie de milliers de travailleurs. Elle demeure aujourd’hui un épisode marquant de l’histoire du Congo et un symbole de la mémoire des violences coloniales.

Holocauste : l’exploitation coloniale et le sang congolais sur les lianes

Afin de développer l’État Indépendant du Congo (EIC), considéré comme sa propriété privée, le roi Léopold II dut mobiliser ses fonds personnels et solliciter des prêts auprès de son entourage. Ses ressources demeurant insuffisantes, il aurait même mis en gage sa couronne. Dans un premier temps, il s’engagea dans le commerce de l’ivoire avec les négriers arabes actifs dans l’Est du Congo, de Stanley-Falls au Maniema, avant de s’approprier ce vaste territoire riche en ivoire.

La véritable opportunité se présenta avec la découverte de l’usage industriel du caoutchouc par l’Américain Charles Goodyear et l’exploitation du caoutchouc congolais par l’Écossais John Boyd pour sa société Dunlop, grâce aux réseaux de sociétés et négociants coloniaux installés au Congo.

Outre l’ivoire, Léopold II bâtit une immense fortune grâce au caoutchouc de l’EIC. Il contraignait ses fonctionnaires à imposer des récoltes par le travail forcé, assorties d’atrocités inhumaines, promettant des primes à ceux qui atteignaient des quotas élevés.

Dans ses correspondances adressées aux administrateurs civils et militaires, il donnait des directives précises : suivi des cours mondiaux des matières premières, taux d’intérêt des emprunts, quantités d’armes et de munitions à expédier vers le Congo, ainsi que les tonnes de caoutchouc à acheminer en Europe. Il exprimait sa crainte de voir le caoutchouc sud-américain inonder le marché et provoquer une chute des prix, exhortant ses agents à accélérer la production et à accroître les récoltes. Les fonctionnaires expédiaient ainsi non seulement des défenses d’ivoire, mais surtout d’énormes cargaisons de caoutchouc, recevant des récompenses proportionnelles aux quantités livrées.

Dans la continuité de cette exploitation effrénée du caoutchouc, Léopold II ne se limita pas aux récoltes imposées par ses agents. En tant que propriétaire de l’État Indépendant du Congo, il concéda des droits d’exploitation à des sociétés concessionnaires, telles que l’Anglo-Belgian India Rubber (ABIR) et la Compagnie du Kasaï, dont il percevait d’importants dividendes. Ces compagnies, à leur tour, imposaient aux populations locales un régime de terreur : des hommes enchaînés, soumis aux coups de chicotte, étaient contraints de récolter le caoutchouc et de le transporter vers les lieux désignés.

Sous le prétexte fallacieux que les Congolais étaient « paresseux », on justifiait ces violences et ce travail forcé. Pourtant, ces hommes réduits à l’état de bêtes de somme étaient en réalité des cultivateurs, des pêcheurs et des chasseurs arrachés à leurs activités vitales. On les détournait de leurs moyens de subsistance pour les plonger dans des tâches qui n’avaient aucun sens pour leur survie, mais servaient uniquement à nourrir la fortune du roi et des compagnies concessionnaires.

Dans le prolongement de cette logique d’exploitation, les sociétés concessionnaires ne se contentaient pas de tirer profit du travail forcé : elles disposaient également d’un pouvoir absolu de contrainte dans les zones où elles opéraient. Pour asseoir leur domination, elles s’appuyaient sur des soldats appelés « sentinelles », véritables instruments de terreur.

La méthode employée dans ces territoires était d’une cruauté inhumaine. Les sentinelles étaient déployées pour piller les habitations et s’emparer des vivres. Les hommes qui tentaient de résister étaient brutalement réprimés, tandis que les femmes étaient capturées et retenues en otages. Soumises à des violences sexuelles, elles mouraient souvent de faim avec leurs enfants. Leur libération n’était accordée qu’à la condition que la communauté parvienne à fournir la quantité de caoutchouc exigée par les compagnies.

Ainsi, l’exploitation du caoutchouc ne reposait pas seulement sur le travail forcé, mais sur un système organisé de terreur et de chantage, qui réduisait des populations entières à la souffrance et à la servitude.

Dans la continuité de ces violences systématiques, les atrocités liées aux travaux forcés pour la récolte du caoutchouc atteignaient un degré de barbarie inqualifiable. Afin de contraindre les populations à obéir, les agents coloniaux recouraient à des mutilations effroyables : les mains des résistants étaient tranchées, et certains subissaient des sévices sur leurs organes génitaux.

Cette cruauté ne resta pas invisible. En 1899, le missionnaire noir-américain William Shepard fut mandaté par ses supérieurs pour enquêter sur la situation. Son témoignage est glaçant : il découvrit des sols imprégnés de sang, des villages réduits en cendres, des cadavres abandonnés à la décomposition dont l’odeur pestilentielle flottait dans l’air. Parmi ces preuves accablantes, des mains coupées étaient exhibées comme un macabre décompte des victimes, utilisées par les soldats pour justifier le nombre de personnes exécutées et terroriser davantage les survivants.

Ainsi, l’exploitation du caoutchouc ne se limitait pas à un système de travail forcé et de chantage, mais s’accompagnait d’une politique de terreur institutionnalisée, marquée par des mutilations et des massacres qui ont laissé une empreinte indélébile dans l’histoire du Congo.

Dans le prolongement des témoignages accablants sur les mutilations et massacres liés à l’exploitation du caoutchouc, d’anciens administrateurs eux-mêmes confirmèrent l’ampleur des crimes. Ainsi, Charles Lemaire déclara après sa retraite : « Durant mon séjour au Congo, j’étais premier commissaire du district de l’Équateur. Lorsqu’il fut question du caoutchouc, je refusai de le récolter et j’écrivis au gouvernement : “Pour faire du caoutchouc, il faudra couper des mains, des nez et des oreilles.” »

De nombreux témoins, parmi lesquels des missionnaires américains et anglais, rapportèrent également la pratique des mains coupées. Mais leurs dénonciations furent systématiquement contestées par les bénéficiaires du système léopoldien, soucieux de préserver leurs intérêts. William Shepard, qui osa révéler ces atrocités, attira sur lui la colère des autorités et des compagnies concessionnaires. Poursuivi devant le tribunal colonial, il fut défendu par l’avocat Émile Vandervelde, figure socialiste et ardent dénonciateur de la barbarie de l’État Indépendant du Congo.

La brutalité des officiers de la Force Publique illustre encore cette logique de terreur. Léon Fievez, connu pour sa cruauté, confia en 1894 à un autre officier ce qu’il faisait lorsque les villages refusaient de livrer le poisson et le manioc exigés : « Je leur fais la guerre. Un exemple suffit : cent têtes tranchées, et depuis lors les vivres abondent dans la station. Mon but est en somme humanitaire. J’ai supprimé cent existences, mais cela permet à cinq autres de vivre. »

                                      
1. Le terme « Holocauste » fut utilisé pour qualifier l’ampleur de la cruauté exercée par l’État Indépendant du Congo (EIC). C’est le consul britannique Roger Casement, chargé d’enquêter sur les atrocités commises au Congo, qui l’employa dans une correspondance adressée à Herbert Ward, en lui demandant de transmettre copie à Morel. Jules Marchal rapporte ainsi cette révélation : « Dans [une] lettre de Casement à Ward, l’expéditeur exhortait celui-ci à faire solennellement appel à Morel de ne pas faire de pause d’une minute dans son travail, mais de consacrer tout son temps, toute son énergie, à l’attaque contre l’entreprise des pirates créant un holocauste de victimes humaines ». Ce choix de mots, d’une force exceptionnelle, traduit la gravité des crimes et la nécessité de les dénoncer sans relâche. En qualifiant la situation d’« holocauste », Casement ne se contente pas de décrire des violences coloniales : il souligne l’existence d’un massacre systématique et organisé, qui exigeait une mobilisation internationale. Cette terminologie marqua un tournant dans la perception des atrocités du Congo et ouvrit la voie à une campagne mondiale de dénonciation, où journalistes, missionnaires et militants unirent leurs voix pour briser le silence et confronter l’opinion publique à la barbarie du régime léopoldien. 
1. Adams Hochschild . p.194.
2. Ibidem, p.198.
3. Charles Lemaire . Belgique et Congo, p.64, cité dans Daniel Vangroenweghe . Du sang sur les lianes, p.46.
4. Bircusse G. Les carnets de campagne de Georges Bircusse. 6 février 1894-18 juillet 1896, p. 56

De la terreur à la dénonciation : l’éveil des consciences face au Congo léopoldien

Ces témoignages glaçants, qu’ils proviennent d’administrateurs belges comme Charles Lemaire ou d’officiers brutaux tels que Léon Fievez, ne pouvaient rester confinés dans le silence colonial. Peu à peu, une vague de dénonciations s’organisa au-delà des frontières du Congo. Les missionnaires américains et anglais, témoins directs des mutilations et des massacres, relayèrent leurs observations auprès de leurs Églises et de la presse internationale.

À partir du début du XXᵉ siècle, des figures majeures s’engagèrent dans une véritable campagne humanitaire. L’avocat socialiste Émile Vandervelde défendit William Shepard et fit entendre sa voix contre la barbarie du système léopoldien. En Grande-Bretagne, Edmund Dene Morel, ancien employé d’une compagnie maritime, découvrit les cargaisons suspectes de caoutchouc et d’ivoire expédiées vers l’Europe en échange d’armes. Ses révélations alimentèrent une vaste campagne de presse. De son côté, le diplomate irlandais Roger Casement rédigea en 1904 un rapport officiel pour le gouvernement britannique, documentant avec précision les atrocités commises dans l’État Indépendant du Congo.

Ces dénonciations convergèrent pour former un mouvement international inédit : journalistes, missionnaires, hommes politiques et militants unirent leurs voix afin de briser le silence et exposer au monde entier les crimes du régime de Léopold II. Ce fut le début d’une mobilisation qui allait transformer l’opinion publique européenne et américaine, et ouvrir la voie à une remise en cause du système colonial léopoldien.


1.  Jules Marchal . L’État Indépendant du Congo : Paradis perdu. L’histoire du Congo 1876-1900, Vol. 1 et Vol.2, Boorglon, Éditions Paula Bellings (1996) 
Jules Marchal . E.D Morel contre Léopod II. Histoire du Congo 1900 - 1910

Ainsi, après l’ère de la terreur et du silence imposé, s’ouvrait une nouvelle période : celle de la dénonciation internationale, où les atrocités du Congo ne pouvaient plus être ignorées et où la voix des victimes trouvait enfin des relais puissants dans le monde.

Annexion du Congo à la Belgique : une ou acte de vente ?

L’annexion du Congo eut lieu suite au contexte et aux pressions internationales :

  • État Indépendant du Congo (EIC) : Créé en 1885, il constituait la propriété personnelle de Léopold II, reconnu par la Conférence de Berlin.

  • Critiques et dénonciations : Au début du XXᵉ siècle, les atrocités liées au caoutchouc forcé furent révélées par missionnaires, journalistes et diplomates tels que Roger Casement et Edmund Dene Morel, provoquant une indignation internationale.

  • Fondation royale : En 1906, Léopold II tenta de conserver 10 % du territoire via une fondation privée. Mais les négociations avec le Parlement belge l’obligèrent à renoncer à ce projet.

Le traité de cession

La cession fut formalisée par le traité du 28 novembre 1907 entre l’EIC et la Belgique. Ratifié en novembre 1908, il transforma l’État Indépendant du Congo en colonie belge. Juridiquement, il s’agissait d’une cession politique et non d’une vente commerciale. Néanmoins, Léopold II obtint des avantages financiers et patrimoniaux, notamment pour ses fondations et ses grands travaux en Belgique.

Une cession ou une vente déguisée ?

La cession ressemblait à une transaction commerciale. Plusieurs éléments alimentent cette interprétation :

  • Fixation d’un prix par Léopold II : Le roi se comporta comme un propriétaire mettant son bien en vente. Il annonça ses conditions financières au Parlement belge, négocia les compensations et fit valoir ses dettes comme une charge à reprendre. Cette attitude renforça l’image d’un marchandage, où le Congo était traité comme une propriété privée.

  • Reprise des dettes : La Belgique assuma environ 110 millions de francs de dettes contractées par Léopold II.

  • Avantages pour les fondations royales : Malgré l’abandon du projet de Fondation royale, le traité garantissait des ressources pour les projets du roi en Belgique.

  • Nature contractuelle du traité : Les quatre articles fixaient des engagements réciproques, donnant à l’acte l’apparence d’un contrat bilatéral.

  • Langage de l’époque : Contemporains et commentateurs parlèrent de « marché » ou de « vente », soulignant que Léopold II avait véritablement « fixé son prix » avant d’accepter la cession.

Conclusion

En définitive, la cession du Congo en 1908 marqua la fin de l’exploitation personnelle de Léopold II et le début de la colonisation officielle par la Belgique. 

 Juridiquement, il s’agissait d’une cession d’État, mais la fixation d’un prix par le roi, les contreparties financières et patrimoniales obtenues, ainsi que la logique de négociation donnent à cette opération l’apparence d’une véritable vente. C’est pourquoi certains historiens parlent d’un « acte de vente » du Congo par Léopold II à la Belgique.

Cependant, cette annexion ne signifia nullement la fin des souffrances des populations congolaises. Le passage du Congo sous administration belge inaugura une nouvelle phase de domination coloniale, où l’exploitation économique, les inégalités raciales et le racisme institutionnalisé se poursuivirent sous une autre forme. Autrement dit, si le régime changea de nature juridique, la réalité vécue par les Congolais resta marquée par la violence, la dépossession et la discrimination. 

Pour aller
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Films : 

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Lumumba La mort du prophète

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Panda Farnana, un Congolais qui dérange
https://www.youtube.com/watch?v=bNpqcC8MerI 

Berlin 1885 : Comment l’Europe a lancé la colonisation de l’Afrique ? 
 https://www.youtube.com/watch?v=FChtfAwleMY   

ZOOS HUMAINS ou l'invention du racisme :https://www.youtube.com/watch?v=9yer72OnfvQ 

Sur la propagande coloniale :

Rencontre avec Elikia Mbokolo
https://zintv.org/video/rencontre-avec-elikia-mbokolo/ 

Activités : 

Animation sur les minerais du Congo 
https://www.pac-g.be/jeudelaficelle/

Animations développées précédemment par LHAC
https://www.arg-histart.com/classe-de-madame-dahan 

Expositions proposées par LHAC
https://www.lhac.be/nos-outils-pedagogiques/ 

Romans : 

Didier Daeninckx
Cannibale
Éditions Verdier (1998)


Gentlemen of Bacongo

Munich, Kehrer Verlag (2009)